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Haïti : Vers une sortie de crise par le dialogue avec les gangs armés ? L’IGGEP ouvre le débat

ActualitésPublie le: 02-Aug-2025

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Le samedi 2 août 2025, le Département de Science Politique et des Relations Internationales de l’Institut de Gestion, de Gouvernance et d’Études Politiques (IGGEP) a organisé une conférence de haut niveau autour du thème : « La négociation avec les gangs armés en Haïti : tabou, nécessité ou stratégie de sortie de crise ? »

Animée par le Dr. Roland Joseph, spécialiste en Sciences Politiques « nonkilling », en études de la paix et des conflits, et professeur à l'IGGEP, la conférence a réuni plusieurs intervenants de renom issus des milieux universitaires et intellectuels haïtiens, tant en Haïti que dans la diaspora.

Un dialogue, mais pas une négociation : une distinction fondamentale

Le premier intervenant, Dr. Richard Jacob Pierre, Docteur en philosophie politique, en philosophie du droit et de la gouvernance, a soutenu avec fermeté l’idée d’un dialogue stratégique avec les gangs armés — tout en rejetant celle d’une négociation formelle, qui selon lui risquerait de légitimer leur statut de force politique ou militaire. Il a appelé à un effort de compréhension : « Il faut chercher la vérité, identifier la racine du problème », a-t-il déclaré, soulignant que l'État haïtien apparaît impuissant face à la montée des groupes armés qui occupent désormais une place centrale dans les dynamiques sociales et politiques.

Pour le Dr. Pierre, dans une société qui se veut démocratique et libérale, le dialogue est un outil de connaissance et non de compromission : « Même avec des bandits, il faut chercher à savoir ce qui est vrai », a-t-il insisté. Ce dialogue, selon lui, ne vise pas à négocier des privilèges, mais à comprendre les motivations, les réseaux et les discours qui nourrissent l'emprise des gangs sur certains territoires.

Enfin, il a mis en lumière un obstacle majeur : les profondes divisions internes au sein de l’appareil d’État. Ces fractures minent la capacité des forces de sécurité à agir efficacement et entretiennent une forme de paralysie politique, rendant toute solution durable difficile à mettre en œuvre.

Le chaos ou le dialogue : un dilemme national

Pour le Dr. Deus Deronneth, docteur en Sciences Économiques et Président du Conseil d’Administration de l’IGGEP, la question de l’insécurité liée aux gangs ne constitue pas seulement une urgence sécuritaire, mais bien le cœur battant de la crise haïtienne actuelle. Dans un contexte où la population vit dans une peur quasi permanente, il constate que les préoccupations économiques et sociales — comme le chômage, la faim, la pauvreté extrême ou l’effondrement des services publics — passent au second plan. Le contrôle de la terreur s’est substitué à celui de la gouvernance.

Dr. Deronneth met en lumière les liens troubles entre certains groupes criminels, comme Viv Ansanm, et des secteurs influents de l’appareil politique, administratif ou économique. Cette complicité tacite, voire active, a selon lui nourri la montée en puissance des gangs. D'où une question incontournable : faut-il dialoguer pour sortir du chaos, ou refuser toute forme de compromis avec des acteurs violents ?

À ses yeux, continuer de nier cette réalité ne fait qu’approfondir l’effondrement de l’autorité publique. Le territoire national est désormais fragmenté entre zones sous contrôle étatique et zones sous domination armée. Dans ce contexte, il plaide pour une démarche de dialogue transitoire — non comme une fin en soi, mais comme un levier politique en vue de restaurer un minimum de stabilité et de relancer le processus démocratique.

S’inspirant d’exemples internationaux, il évoque la possibilité d’une médiation nationale inclusive, pilotée par des institutions crédibles telles que l’Église, les universités ou encore les Nations unies. Il reconnaît néanmoins que cette stratégie est loin d’être neutre : elle pose d’importants dilemmes éthiques et politiques, entre légitimation des criminels et nécessité de sauver ce qui peut encore l’être de la République.

Une position ferme contre toute illusion

Joël Léon, PDG et rédacteur en chef de Boukan News, adopte une posture de vigilance rigoureuse face aux discours conciliants envers les gangs armés. Selon lui, le thème même de la conférence illustre un constat alarmant : l’effondrement de l’État haïtien. Il affirme que rien ne prouve, à ce jour, que les autorités actuelles disposent de la volonté politique ou de la capacité institutionnelle nécessaires pour neutraliser les groupes armés qui terrorisent la population.

Dans ce contexte de paralysie sécuritaire, Joël Léon plaide pour un gouvernement de transition à mandat limité, centré exclusivement sur la restauration de l’ordre public. Il alerte sur le risque moral que comporte la banalisation de l’idée de négociation avec des groupes criminels : cela pourrait brouiller les repères éthiques, notamment pour la jeunesse, et renforcer l’impunité comme norme.

S’il ne rejette pas entièrement l’éventualité d’un dialogue, il insiste sur la nécessité de balises strictes. À ses yeux, toute ouverture doit être précédée de gestes concrets : la libération immédiate et durable du Grand Sud et l’arrêt systématique des actes de prédation contre les populations civiles. Il admet que cette position s’inscrit dans une tension douloureuse entre justice pour les victimes et réalités stratégiques, tout en rappelant que certaines organisations internationales favorisent une approche pragmatique fondée sur le dialogue.

Une conférence marquante, malgré quelques limites techniques

Cette conférence a réuni de nombreux intellectuels haïtiens venus de différentes régions du pays ainsi que de la diaspora. L'intérêt du public était manifeste : la richesse des interventions et la profondeur des analyses ont suscité des échanges nourris, salués par l’ensemble des participants.

Cependant, en dépit de la qualité générale des présentations, un contretemps technique a empêché l'intervention prévue du journaliste et analyste politique Lemoine Bonneau, dont l’apport était très attendu. Cette absence a mis en lumière les défis logistiques propres aux événements hybrides ou entièrement virtuels, tout en soulignant l’importance d’un accompagnement technique rigoureux pour les prochaines éditions.

Il convient également de souligner le soutien précieux d’Edens Desbas, animateur de l’émission Haïtidabord, et de Boukan News, qui ont contribué à la réussite et à la visibilité de cette initiative.

Le Dr. Roland Joseph a clôturé l’événement en remerciant chaleureusement les panélistes et les participants pour leur engagement et la pertinence de leurs interventions. Il a encouragé chacun à rester connecté à l’Institut de Gestion, de Gouvernance et d’Études Politiques (IGGEP), annonçant que d’autres conférences suivront sur ce thème vital pour l’avenir d’Haïti.